En juillet 1936, alors que la lutte contre le coup d’État fasciste de Franco se déroulait dans une grande partie de l’Espagne, une révolution sociale s’est produite. Elle a été l’un des plus grands exemples de réalisation d’ une organisation sociale autonome, peut-être même l’expérience anarchiste la plus vaste à ce jour, lors de laquelle la Catalogne, la région de Barcelone et la province d’Aragon ont été pratiquement entièrement gérées directement par les citoyen.ne.s e. La révolution sociale de la première phase de la guerre civile espagnole est l’une des plus grandes révolutions sociales du XXe siècle.
« L’État est un rapport, une relation entre les hommes, une manière dont les hommes se comportent les uns envers les autres ; et on le détruit en nouant d’autres relations, en se comportant différemment les uns envers les autres. » (Gustav Landauer)
En ce sens, les acteurs de la Révolution espagnole de 1936-1937 en Catalogne et en Aragon sont allés loin, en détruisant l’État et en créant d’autres relations entre elles et eux. Une auto-organisation s’est mise en place à tous les niveaux de la société : dans les villages, au sein des milices, dans les groupes d’affinité, dans les quartiers urbains, sur les lieux de travail. Au début, le coup d’État militaire a pu y être presque complètement repoussé ; les milices ont fait preuve d’habileté, de détermination et d’une grande capacité d’improvisation. Elles étaient soutenues par les structures civiles. Les anarchistes, hommes et femmes, avaient déjà une longue expérience de l’auto-organisation et étaient pour la plupart affilié.e.s à la CNT (le syndicat anarchiste) et à la FAI (Fédération anarchiste ibérique).

Ce que le coup d’État de Franco voulait éviter – soit que les tensions sociales, dans lesquelles l’État et ses organes de pouvoir étaient contestés, dégénèrent en guerre civile ouverte – s’est accéléré dans des premiers mois qui ont suivi le coup d’État. L’auto-organisation autonome s’est étendue de la défense armée contre l’attaque de la République élue à tous les domaines de la société. Les innombrables comités politiques, sociaux, économiques et militaires se sont mis en réseau et ont effectivement mis hors d’état de nuire le pouvoir de l’État, affaibli par le coup d’État.
De juillet à octobre 1936, il y a eu une période de « liberté », de démocratie directe, surtout en Catalogne et en Aragon. Des collectivisations spontanées ont été largement mises en œuvre : dans les domaines des transports, des services publics, de l’industrie, du commerce et de l’agriculture. Les comités d’entreprises ont été élus par des assemblées générales. Les milices, qui tentaient de repousser les troupes fascistes, fonctionnaient sans hiérarchie militaire. On a expérimenté l’abolition de la monnaie. La propriété privée des moyens de production a été largement remplacée par la gestion collective. La lutte contre « l’esprit de la marchandise » n’a bien sûr pas été remportée d’un simple coup de baguette magique, mais elle a été entamée. Environ 150 nouvelles écoles ont été créées, leurs programmes ont été révisés et un nouveau système juridique a été mis en place.
Ce nouveau projet global visait à instaurer une société libre, décentralisée et démocratique, sous la forme d’une fédération de communes et de régions. Cette fédération se voulait internationale et antinationaliste. Les participant-e-sne s’intéressaient pas à lala République espagnole, mais voulaient une autre société, une autre façon de vivre ensemble. Les groupes étaient composés de personnes de toutes classes sociales : travailleur-euse-s migrant-es et indigènes, employé-e-s, artisan-e-s, petit.e.s commerçant.e.s, agriculteur.trice.s, intellectuel.le.s, tous et toutes membres des mêmes collectifs. Les femmes et les jeunes étaient particulièrement opprimé.e.s par l’ordre clérical et réactionnaire-autoritaire. Leur présence dans des milices et des comités fit sensation, tout comme la création des « Mujeres Libres » (Femmes libres), qui déclaraient avec lucidité dans le premier numéro de leur revue éponyme, en mai 1936 : « La politique nous répugne, car elle ne comprend pas les problèmes humains, mais uniquement les intérêts sectaires et de classe. » « Elle est le berceau permanent des guerres. La politique porte toujours, vraiment toujours, en elle le germe de l’impérialisme. Il n’y a pas de progrès en politique. (…) Les Mujeres Libres recherchent le progrès sans limites dans l’action directe et libre des masses et des individus. La nouvelle vie doit être construite grâce à de nouvelles méthodes d’action. »
L’économie et la société ont été complétement restructurées. Pendant des décennies, la CNT a soutenu des grèves sauvages, des expropriations de banques et des affrontements armés avec la police et l’armée. En juin 1936, elle comptait plus d’un million de membres, et en 1938, plus de deux millions et demi. Elle a organisé des centres culturels et disposait d’une presse très lue. En Catalogne, au moment de la révolution, elle était la force la plus importante dans l’économie et à la guerre.
Mais dès le 24 octobre 1936, le « décret sur les collectivisations » a marqué le début d’une tentative d’établir un contrôle étatique sur les structures autonomes. Plusieurs membres influents des organisations anarchistes avaient rejoint le gouvernement formé à partir des différents partis antifascistes et républicains et contribuaient désormais à transformer les institutions politiques issues de la base en une composante bureaucratique du pouvoir, pour mettre en place une instance de contrôle globale sur les initiatives révolutionnaires etcréer un nouvel État fondé sur l’exploitation et l’oppression.
Que se passe-t-il dans une situation révolutionnaire, et comment se termine-t-elle ? La révolution consiste-t-elle à renverser la hiérarchie sociale existante pour la remplacer par une autre, jugée plus juste ? Pourquoi, même lors de la révolution espagnole, les acteurs et actrices de ces événements n’ont-ils plus pu empêcher, à partir d’un certain moment, que leur vie ne soit contrôlée par l’État ?
Nous exposerons ci-après trois raisons majeures de l’échec de la révolution sociale en Espagne, qui a dû faire face à l’offensive des forces cléricales-fascistes aux côtés de Franco, mais aussi au soutien du gouvernement fasciste italien et de l’Allemagne nazie, qui ont appuyé le coup d’État par les armes et à l’aide des technologies militaires les plus récentes.
– Le slogan « D’abord la guerre, ensuite la révolution », adopté par les forces antifascistes en octobre 1936, marqua le début du déclin de la révolution. Il impliquait la mise en place d’une économie de guerre, la suppression de l’autogestion dans l’industrie et l’agriculture au profit d’une prétendue efficacité sous un commandement unique, ainsi que la suppression de l’autonomie (des entreprises, des quartiers, des régions, etc.) au profit d’objectifs de guerre définis par le pouvoir politique central. Dans les usines, les travailleur-euse.s devaient à nouveau se contenter d’exécuter les décisions de l’État. Plutôt que de viser la révolution, la coalition des partis républicains au pouvoir avait pour objectif la défense de la République et, par là même, le maintien ou la conquête du pouvoir au sein de l’appareil d’État. La fameuse « unité antifasciste » contre les putschistes menée par le général Franco était aussi un prétexte pour étouffer la révolution sociale.
– La dissolution des milices au profit d’une armée régulière a entraîné le désarmement des noyaux révolutionnaires, la destruction d’unités combattantes de manière relativement autonomes soutenues par « la base » au profit d’un commandement central avec une hiérarchie et une discipline rigoureuses.
– L’« aide » de l’URSS (sous Staline) a infiltré la révolution espagnole et l’a étouffée par ses manœuvres politiques sans scrupules : prise de contrôle des organes de l’État, activités de la police secrète, exécutions sommaires, disparitions forcées et exécutions de dissident.e.s et d’opposant.e.s. Les fameuses livraisons d’armes soviétiques n’étaient pas une aide solidaire à un mouvement révolutionnaire ; elles ont été payées d’une part au prix fort par les réserves d’or de la Banque d’Espagne et, d’autre part, elles faisaient partie de la stratégie d’affirmation des intérêts de la grande puissance soviétique.
Ce que les discours dominants sur la guerre civile espagnole omettent : la révolution espagnole a été liquidée par des intérêts du pouvoir dits « antifascistes » ; elle n’a pas seulement été écrasée par les forces fascistes réunies. La mainmise sur la révolution a commencé dès 1937, avec la mise en place de nouveaux organes d’État. La guerre civile espagnole, qui s’est poursuivie jusqu’en 1939, s’est terminée par la victoire des fascistes, mais il ne s’agissait plus alors d’une révolution, mais d’une guerre opposant des conceptions concurrentes de l’État.
Mais comment expliquer l’attitude de tous ces individus agissant de manière autonome, en particulier des nombreux anarchistes, à l’égard de leurs dirigeants ? Pourquoi les militant.e.s révolutionnaires de la CNT-FAI n’ont-i.e.ls pas critiqué plus radicalement leurs « camarades » anarchistes et la « camarade ministre » et autres nouveaux fonctionnaires de l’État, après qu’ils les aient si honteusement appelés à renoncer à leur propre lutte et à rejoindre un front unique autoritaire ? Cette loyauté envers l’organisation s’explique peut-être par le profond attachement des membres à leurs structures anarchistes, surtout pendant les longues périodes d’illégalité et de persécution sous la monarchie espagnole. Comme un puissant mythe, la CNT-FAI avait protégé les combattant.e.s jusqu’à ce que son entrée dans la politique du pouvoir ne montre clairement, qu’elle aussi, en tant qu’organe du pouvoir, n’était pas à l’abri de la soif d’autorité, de contrôle, de discipline, d’armée, de patrie, de productivité, d’ordre, de culte de la personnalité et du mythe du sacrifice.

Le souvenir de la Révolution espagnole nous pose aujourd’hui encore la question de savoir si nous pouvons nous débarrasser des mythologies des héros et des dirigeants, si nous pouvons abandonner la croyance – qui a été réfutée par tant d’expériences – en une « bonne » autorité à laquelle nous confions notre pouvoir. Sommes-nous vraiment capables de comprendre que l’État, ce « grand fétiche », comme l’écrivait Bourdieu en 1990, est une illusion, « ce lieu qui existe essentiellement parce qu’on croit qu’il existe » ? Les institutions étatiques consistent, selon Bourdieu, en des « croyances collectives fictives organisées et automatisées ».
Les communautés, les collectifs et les institutions qui s’engagent en faveur du bien commun et et de la création de biens communs sont, aujourd’hui comme hier, dans un processus permanent d’invention, d’improvisation et de remise en question avec comme principe de base l’horizontalité et une grande diversité sociale possible. Les tentatives de réactiver les pratiques et expériences coopératives de la démocratie des conseils du passé, y compris celles de la Révolution espagnole, s’inscrivent dans cette dynamique. Devenir une véritable alternative sociale anti-étatique signifie que la résistance à l’ordre établi et la (re)création de modes de vie communautaires sont indissociables. C’est là le point de départ central pour vivre l’utopie.
Hanna Mittelstädt (née en 1951 à Hambourg) est une autrice et traductrice allemande. Elle est surtout connue pour avoir cofondé la maison d’édition Edition Nautilus. Pendant plus de 40 ans, elle a façonné le profil anarcho-libertaire, situationniste et littéraire de la maison d’édition.
